Najat Vallaud-Belkacem

 

« Mon parcours et mon expérience m’ont construite »

Vous êtes actuellement ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement. Comment vivez-vous ces fonctions ? Comme une chance précieuse de faire progresser les droits des femmes et l’égalité entre les sexes dans notre pays. Mais aussi comme un grand honneur: celui d’être la voix du premier gouvernement de gauche depuis 10 ans et donc de défendre des réformes dont je suis profondément convaincue.

Femme d’origine marocaine, vous luttez contre toutes les formes de discrimination. Votre expérience personnelle est elle la base de vos combats ? Oui et non: mon parcours et mon expérience m’ont construite, permis de développer une certaine «expertise» sur quelques sujets, mais je crois à l’universalité des engagements et des combats politiques : on se bat pour des causes parce qu’on y croit, peu importe qu’on soit soi-même concerné ou pas.

La politique est un exercice très marqué par le pouvoir surtout masculin. Pourquoi les femmes, même si cela semble changer un peu, n’ont encore que si peu de présence ? Vous savez, ça ne vaut pas qu’en politique, le pouvoir dans les entreprises, dans la haute administration reste largement aux mains des hommes. Progressivement, nous faisons évoluer les choses, en luttant contre le plafond de verre par des législations volontaristes et contraignantes, avec des quotas. La prééminence des hommes dans la sphère publique reproduit largement les stéréotypes et représentations sur la place et le rôle des sexes : les femmes dans la sphère privée, les hommes dans la sphère publique et aux commandes des affaires de la cité. Les femmes qui s’engagent dans la vie politique se heurtent à ces représentations et doivent convaincre plus que les hommes de leur légitimité et de leurs compétences. C’est pourquoi depuis 2012, nous avons adopté des lois très ambitieuses, pour tous les modes de scrutins : élection municipales, départementales, sénatoriales. Les effets seront visibles très vite : en mars prochain, 16 000 nouvelles conseillères munimunicipales seront élues ; au printemps 2015, les conseils départementaux seront constituée d’autant de femmes que d’hommes alors qu’aujourd’hui, on ne compte que 13,9 % des conseillères générales. Dans mon projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes, je propose de doubler les sanctions financières à l’encontre des partis qui ne respectent la parité, pourtant prévue par la loi depuis 14 ans. Par ces mécanismes, nous créons les moyens de rendre la parité concrète et visible dans toutes nos assemblées élues. Ce sera un signal fort pour l’engagement des femmes dont nous avons besoin puisque ce que nous allons mettre en place, c’est une parité généralisée dans tous les organismes qui exercent des fonctions de conseils ou de décision auprès de l’Etat : organismes consulaires, organismes consultatifs, autorité administratives indépendantes,conseils économiques et sociaux régionaux, ordres professionnels, etc..

Peut-on concilier vie de famille et politique pour une femme ? Chose qui a priori semble plus aisée pour les hommes ? Là encore, cette situation est le résultat d’un partage des responsabilités familiales qui repose sur des représentations dépassées mais bien ancrées dans notre société. Et effectivement, 96 % des bénéficiaires du congé parental sont des femmes aujourd’hui ; le temps partiel concerne massivement les femmes. Heureusement les mentalités évoluent, les hommes eux aussi souhaitent invertir leur responsabilité de père et mieux concilier vie personnelle et vie professionnelle. Mais on ne peut simplement laisser faire, nous avons donc décidé d’accélérer cette évolution qui est indispensable pour réaliser l’égalité professionnelle entre femmes et hommes. Nous avons débloqué des moyens très importants (+ 2Mds € d’ici 2017) pour développer 275 000 solutions nouvelles d’accueil pour les moins de 3 ans ; dans mon projet de loi, je réforme le congé parental pour favoriser l’emploi des femmes et l’implication des pères, au travers d’une période (6 mois) du complément de libre choix d’activité réservée au second parent. Et puis nous renforçons dans ce projet de loi la protection des parents. Je pense notamment à la protection contre la rupture de contrat de travail ou de collaboration au cours des semaines qui suivent la naissance de leur enfant pour les pères salariés ou collaborateurs libéraux. Nous accompagnons aussi les entreprises : avec 27 d’entre elles, j’ai signé des conventions pour favoriser l’implication des salariés dans leur responsabilité parentale. Une charte « 15 engagements pour l’équilibre des temps de vie » a été proposée à la signature de toutes les entreprises pour y promouvoir une culture managériale plus souple, plus respectueuse de la vie privée de tous les salariés et intégrant leurs contraintes personnelles. Je crois que nous répondons là à une véritable aspiration des salariées qui pourront d’ailleurs demain utiliser les jours épargnés sur un compte épargne temps pour financer des services d’emploi à domicile (garde d’enfant, ménages…etc.).

Pensez-vous que la crise actuelle accentue les discriminations, qu’elles soient d’orientation sexuelle, de couleurs de peau ou de pays d’origine, de situation de handicap, etc. ? Malheureusement, l’histoire nous prouve que les crises facilitent le repli identitaire, le repli sur soi, la peur de l’autre, la cooptation entre semblables… Vous savez que c’est un sujet qui me concerne tout particulièrement. Comme ministre des droits des femmes évidemment puisqu’en matière salariale et de déroulement de carrières, les discriminations sont encore fortes. Le premier ministre m’a aussi confié une mission pour lutter contre les discriminations et violences homophobes. Il faut évidemment renforcer notre arsenal répressif, ce que nous avons fait ou engagé. Mais il y a aussi et surtout un travail fondamental d’éducation au respect, à la tolérance et au refus des discriminations quelles qu’elles soient. C’est aussi une des ambitions de la refondation de l’école que le Gouvernement a engagée et le sens de la charte de la laïcité qui a été distribuée dans toutes les écoles de France.

Votre programme expérimental « ABCD de l’égalité » pour les classes élémentaires apporte-t-il des premiers résultats ?

Nous expérimentons depuis la rentrée de septembre ces « ABCD de l’égalité » : les retours dont je dispose montrent que ces formations donnent satisfaction aux enseignants et qu’il y a un vrai engouement des enseignants sur le terrain. Les abcd de l’égalité concernent cette année près de 600 classes réparties dans dix académies. L’idée, c’est un apprentissage de l’égalité entre filles et garçons, de la maternelle à la primaire que l’enseignant peut soumettre aux élèves, à l’aide d’outils pédagogiques adaptés qui lui sont fournis. Par exemple,on peut agir pour l’égalité pendant les cours d’éducation physique et sportive qui se prêtent très bien aux questions de confiance en soi ou bien pendant les cours de dessin, d’histoire, de français… Les modules vont à partir de janvier être travaillés avec les élèves. Si l’évaluation globale est jugée satisfaisante, alors nous généraliserons ces modules à toutes les écoles à la prochaine rentrée scolaire.

La disparition de nelson mandela a montré que le monde entier approuvait la démarche de cet homme dans la recherche des libertés et des égalités. Pourtant, la réalité n’est pas ainsi dans le monde entier. Qu’en pensez-vous ? Barack Obama dénonçait lors de son discours à Soweto les « dirigeants qui proclament leur solidarité avec la lutte de Madiba pour la liberté mais qui ne tolèrent pas la dissension dans leur population. » Ces mots sont très justes. Nelson Mandela était, est et sera une figure de la liberté et de l’égalité. Et je fais évidemment le lien avec les Droits des femmes dans le monde. Le chemin est encore long ; le droit à l’éducation des jeunes filles, l’accès aux mêmes droits civiques que les hommes ou encore la fin de la tutelle des pères puis des maris comme le pratiquent encore de trop nombreux états. La vie de Nelson Mandela a changé le destin d’un pays face à l’Apartheid, nous devons tous nous en inspirer et contribuer au progrès, pour toutes et tous.

Des bonnes volontés se lèvent un peu partout pour lutter dans des domaines différents contre toutes les injustices, les inégalités, la pauvreté… des associations comme UNICEF, Amnesty International, Médecins du monde, Action contre la faim…. Leurs actions apportent un peu, mais ne pensez-vous qu’il ne faudrait trouver le moyen de fédérer tous ces efforts pour mieux réussir ? Nous avons évidemment besoin de la diversité et du foisonnement des initiatives, des combats que portent les ONG et les associations. Mais nous avons aussi besoin de savoir en tirer les leçons, d’aider les acteurs à mutualiser leurs expériences, leurs approches, non pas pour uniformiser les solutions mais pour être plus efficaces et donner des outils à ceux qui veulent s’engager. Dans mes fonctions, de ministre mais aussi d’élue locale, je suis amenée à rencontrer de très nombreuses associations et à travailler au quotidien avec elles. Elles nous apportent beaucoup au quotidien à travers leurs expertises, leurs témoignages, leurs expérimentations… A nous de les aider aussi à mieux partager les bonnes pratiques.

Comment voyez-vous l’ascension de la pauvreté en France et comment pensezvous que l’on peut lutter contre l’isolement, la misère ? Ce combat est pour nous une priorité. Dans le cadre du plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le gouvernement a pris des mesures fortes : ainsi, nous avons décidé d’une augmentation de 10% du RSA socle d’ici la fin du quinquennat ; nous aidons les jeunes en grande difficulté d’insertion à travers la mise en place d’une garantie jeune qui concernera à terme 100.000 jeunes par an ; nous avons révisé le plafond de la CMU complémentaire afin que 500 000 personnes supplémentaires en bénéficient ; enfin, nous avons fait le choix de faciliter l’accès au logement à travers la construction de 150.000 logements sociaux par an. Et puis surtout, nous avons changé le regard sur cette question. Il n’est plus question de stigmatisation. C’en est fini de la dénonciation de la paresse ou de la malhonnêteté des ménages modestes. Les personnes en situation de pauvreté ou de précarité veulent s’en sortir, le sens des politiques sociales est de les y aider. Pour cela, il y a des priorités à définir et des moyens à mettre en place. C’est ce que nous avons fait. Mais je crois aussi beaucoup à la participation des personnes en situation de pauvreté elles-mêmes à l’élaboration et au suivi des politiques publiques : comme l’a illustré la préparation de la conférence nationale sur l’inclusion sociale de décembre 2012,la parole des personnes directement concernées par les difficultés sociales enrichit les propositions politiques et nous permet de garder toujours le contact avec la réalité des situations vécues par une partie de nos concitoyens.

Bruno Cortot